Le pays de Cocagne de Pauline Chatin (promo 2007)


Publié le 10{th} juillet 2018 dans "" | Rédigé par Floriane-Marielle Job

Photo Vigne de Cocagne

Pauline Chatin (promo 2007) est à l’origine du projet Vigne de Cocagne, lancé officiellement début 2018. Face à la pénurie de main d’œuvre qualifiée dans les vignobles français, elle propose une formation pratique, pouvant durer jusqu’à deux ans, à des personnes en parcours d’insertion vers l’emploi.
J’aurais aimé rencontrer Pauline Chatin dans ses vignes de la région montpelliéraine pour échanger sur son parcours, attablées à une terrasse. Faute de pouvoir rejoindre le sud-ouest, notre rencontre fût téléphonique, mais le soleil et la chaleur se retrouvaient dans la voix de Pauline. Restée très attachée à ses années passées à Sciences Po Toulouse, elle livre ici son parcours riche en expériences et qui ne manquera pas, je l’espère, de vous inspirer.

Au départ

Ma famille est d’origine charentaise, mais c’est à Toulouse que j’ai grandi. Lorsque j’étais au lycée, j’avais une très forte envie de devenir diplomate et de rentrer au Quai d’Orsay. Je me suis donc renseignée sur les formations à suivre et j’ai passé plusieurs concours des Instituts d’études politiques dont celui de Paris, le concours commun aux IEP de l’est de la France et celui de Toulouse. J’avais envie d’ailleurs, mais je n’ai été reçue qu’au concours de Sciences Po Toulouse. Ma joie a été d’être finalement une des rares toulousaines dans la promo et d’ainsi pouvoir rencontrer des gens qui venaient de partout. Ce qui, pour une locale, m’a permis un peu d’exotisme.

Les années à Sciences Po Toulouse

J’ai passée à Sciences Po Toulouse quatre années super intéressantes et stimulantes. C’est une formation intellectuelle exigeante qui rend curieux de tout et nous permet de rester assez généralistes. Toujours avec cette envie de travailler dans la diplomatie, j’ai fait mon année de mobilité en Californie à l’UC Davis avec une majeure en sciences politiques et relations interaméricaines. Cette expérience m’a beaucoup plu et marquée, c’est pourquoi j’ai choisi de réaliser mon mémoire de fin d’études sur la transition démocratique chilienne. La formation à l’IEP était alors en quatre ans, le retour à l’IEP après la mobilité était un moment assez intense, entre la joie de se retrouver et les premières questions quant à la vie d’après qui se posent.

Nous étions incités par nos profs à nous inscrire en master 2. J’avais choisi de continuer dans les relations internationales et malgré mon envie de poursuivre ma formation ailleurs, c’est finalement à l’IEP que ma candidature a été acceptée. J’ai rapidement fait la demande de repartir à l’étranger, pour voir comment la matière y était enseignée. J’ai fait un échange avec l’université de Monterrey au Mexique, alors que je ne parlais pas un mot d’espagnol. J’ai poursuivis l’aventure latino-américaine avec un stage à l’ambassade de France à Caracas (Venezuela) auprès de l’attaché de défense. Vivre cette expérience m’a permis de réaliser que la diplomatie et la rigidité de l’administration n’étaient finalement pas ma vocation.

Le tournant vers l’univers de l’entreprise

Je suis donc rentrée en France avec l’envie de passer à autre chose, mais sans savoir trop ce que je souhaitais faire. C’était également à un moment où la France rentrait dans la crise économique avec l’illusion que cela n’allait être que passager et qu’il fallait juste patienter. Un peu par hasard, j’ai présenté des dossiers de candidature pour des écoles de commerces et j’ai été acceptée à l’ESSEC. Les enseignements étaient moins riches que ceux de l’IEP mais m’ont permis de découvrir le monde de l’entreprise et sa créativité. J’ai réalisé mon alternance chez Areva, il n’y avait à ce moment là pas beaucoup d’offres du fait du fait de la conjoncture économique. La structuration très hiérarchisée de l’entreprise et l’atmosphère pesante post-accident nucléaire de Fukushima en 2011 m’ont vite donné envie d’aller travailler dans de plus petites structures.

J’ai rejoins par la suite une petite boîte de conseil dans le développement durable. Nous étions trois personnes et l’on travaillait aussi bien pour des entreprises, des collectivités publiques, que des entrepreneurs sociaux. C’est au cours de ces quatre années que j’ai découvert l’univers riche de l’économie sociale et solidaire. L’éthique et l’engagement de ces entreprises ont fait écho en moi, elles étaient dans le monde économique tout en ayant une mission sociale forte.

L’envie du vin

Alors que je travaillais encore dans ce cabinet de conseil, j’ai préparé par correspondance un BTS métier du vin dans le Cneac, un lycée agricole de la Creuse. L’idée m’est venue d’un ami de promotion de l’IEP qui, passionné de vin, avait passé ce diplôme. Ce BTS m’a permis d’avoir une connaissance de terrain de la vigne et de son secteur économique. C’est à ce moment là que j’ai fait le pont entre le vin et l’économie sociale et solidaire. Le métier d’ouvrier viticole est en tension et les exploitants ont de grandes difficultés à trouver du personnel compétent. Ainsi dans l’Hérault, grande région viticole, on se retrouve face à un paradoxe : de nombreuses exploitations n’arrivent pas à trouver de la main d’œuvre qualifiée, alors que le département connaît 15 % de chômage. Je connaissais le réseau Cocagne, qui depuis presque trente ans œuvre pour l’insertion sociale à travers le maraîchage bio. J’ai donc contacté le fondateur pour lui demander si une démarche similaire dans le secteur du vin l’intéresserait. Le projet l’a convaincu et c’est comme cela que l’aventure vigne de Cocagne a démarrée. Même si je n’avais jamais pensé à m’orienter vers l’agriculture, une partie de ma famille travaille dans les céréales et ce qui est drôle c’est qu’aujourd’hui ma sœur et ma belle-sœur travaillent dans le vin.

Vignes de Cocagne : le projet

Mon idée, c’est qu’il faut accompagner des personnes, les aider à reprendre confiance, à apprendre un métier en leur donnant le temps de se former pour que l’on ait localement une main d’œuvre compétente que les exploitants puissent embaucher. Pour se faire, il fallait trouver une exploitation et s’installer pour en faire une vraie école. Quand je suis arrivée dans la région de Montpellier avec ce projet, j’ai pris contact avec des élus et la rencontre s’est faite fin 2016 avec la commune de Fabrègues qui venait de racheter des vignes pour éviter que le terrain ne soit transformé en décharge. J’ai passé le début de l’année 2017 a monter le projet en définissant la structure, signant le bail et les partenariats avec des financeurs aussi biens publics que privés. Avoir rejoint le réseau Cocagne a été une force car c’est une structure dont le travail et la fiabilité sont reconnus. Jean-Charles Thibault, professionnel au grand cœur, convaincu par l’agroécologie et le bio, a rejoint l’aventure en tant que responsable technique des vignes et vigneron formateur. Les choses se sont mises en place et nous commençons à accueillir les deux premières personnes en formation.

L’avenir

Nous avons pour le moment sept hectares de vigne en activité, ce n’est pas assez si nous voulons accompagner plus de personnes. C’est pourquoi nous plantons aujourd’hui cinq hectares supplémentaires. Nous avons aussi une cave à remettre en état car pour le moment on vinifie chez un voisin. Dans les prochaines années le défi sera de trouver un modèle économique qui fonctionne, c’est-à-dire qui nous permette de continuer à former des personnes tout en se finançant à travers la vente du vin. C’est un nouveau modèle social à construire ! J’ai envie également, et c’est l’état d’esprit du réseau Cocagne, d’aider à l’émergence de projets similaires dans d’autres régions. Nous voulons être au maximum en open source dans notre démarche.

Notre première cuvée sortira en mars 2019, et pour soutenir notre démarche nous avons d’ors et déjà ouvert les pré-ventes de notre vin grâce à la plateforme Bluebees qui met en valeur les projets en agroécologie.

Une parole à transmettre

Si je devais passer un message aux futurs et aux jeunes diplômés : il faut oser ! La vie professionnelle est faite de plein d’expériences différentes. Il faut oser se lancer et ne pas avoir peur de changer ! Je pense qu’il faut constamment se demander ce qui nous correspond et essayer de tendre vers cela. Il faut oser aussi créer sa propre structure, car c’est une expérience passionnante ! La chance quand on est passé par l’IEP, c’est qu’on a une formation intellectuelle et une curiosité pour le monde qui nous permet de nous adapter, ce qui est une excellente base pour, après, aller se former sur d’autres sujets.

Conception & réalisation : Cereal Concept